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UNE SOIREE DANS L'ANTRE DE DIOGENE

 

 

 

        Les gens « comme tout le monde » ne présentent aucun signe particulier, on ne les remarque pas ; ce sont des gens ordinaires, dans la bonne moyenne. Régis était ce ceux-là. Le croisant à bonne distance, vous ne l’auriez pas remarqué, mais, le frôlant, une particularité olfactive aurait attiré votre attention car il dégageait une odeur qui ne pouvait échapper à aucun nez, même des plus bouchés. Votre regard se serait attardé un instant sur sa personne mais vous auriez cherché à vous en éloigner pour échapper à ces effluves désagréables. Pourtant, le personnage n’était pas dépourvu d’intérêt. Grand amateur de littérature, il avait une belle érudition qui pouvait tenir son auditoire en haleine sur bien des sujets. Pourvu d’un grand sens de l’humour et pratiquant volontiers l'autodérision, il n’engendrait ni la tristesse, ni la mélancolie et, malgré sa puanteur, il comptait de nombreux amis.

       Propriétaire d’une belle propriété perchée sur une hauteur dont la vue sur les monts d’Auvergne était imprenable, il attirait un grand nombre de visiteurs qui, dès leur arrivée aux abords de la demeure, pouvaient se faire une idée édifiante quant à sa manière d’appréhender l’ordre des choses.

        La première difficulté était de garer son véhicule sur un terre-plein en principe réservé à cet effet mais dont l’espace était en grande partie occupé par les matériaux d’un chantier abandonné, livrés aux herbes folles. Venaient ensuite le jardin, en friche, la piscine, vide d’eau mais remplie de débris, la terrasse, encombrée d’objets disparates. L’ensemble laissait présumer de l’état général du logement.

       Une grande salle de séjour, qui avait dû connaître des jours meilleurs, ouvrait par quatre baies vitrées sur la terrasse. En franchissant le seuil, le visiteur découvrait l’inimaginable bric à bric qui régnait en ce lieu :

       Les baies vitrées, obscurcies par des années de chiures de mouches et autres salissures, étaient voilées de mousselines et de tentures défraichies, en lambeaux, qui pendouillaient lamentablement aux endroits où les accroches avaient cédé ; un amoncellement d’objets hétéroclites, dans tous les coins de la pièce, semblait être le témoin d’un passé dont les effets restaient indélébiles.

       Telles des offrandes autour du tombeau d’un pharaon, le maître de maison avait entassé souvenirs, paperasses, emballages, bouteilles vides, morceaux de bois et mille autres choses couvertes de poussières et devenues inutiles comme témoignages d’une vie qui s’écoule sans pouvoir rien en effacer, comme pour se prouver qu’hier fut et que demain laissera assez de traces pour que le souvenir demeure.

     Cet homme semblait s’enterrer peu à peu sous le poids de son existence, refusant le vide que l’ordre risquerait de creuser, le désordre et la crasse accumulés lui servant de bouclier contre la solitude et les servitudes du quotidien.

      « Hier ressemble à aujourd’hui et demain sera semblable aux jours précédents » pouvait être sa devise. Seul, l’apport d’un nouveau désordre les différencierait, qui ajouterait une difficulté supplémentaire à se mouvoir dans sa maison, à trouver une place à un nouvel objet ou à un déchet de plus.

       Dès le premier instant on descellait, dans son regard, dans ses attitudes, dans la façon dont il se passait une main sur les yeux lorsque la discussion s’animait, une tristesse dont on ne pouvait soupçonner l’origine ni l’intensité. Le délabrement qui gagnait peu à peu l’ensemble de son habitation semblait être à l’image de son existence, témoignage de son refus d’y changer quoi que ce soit, de son consentement du chaos qui l’entraînait inévitablement.

       Pourtant, cet homme était un artiste. Il s’adonnait à la peinture, réalisant sur la toile des œuvres d’un grand niveau artistique époustouflantes de beauté comme en témoignaient celles accrochées sur l’unique mur du salon laissé libre à cet effet.         Le seul endroit où régnait l'ordre était la partie de la salle de séjour où il avait installé ses chevalets et ses tubes de peinture, bien alignés sur un pupitre, les couleurs allant du plus foncé au plus clair. Les pinceaux, propres et classés par forme et épaisseur étaient, quant à eux, disposés dans des bocaux de verre.

    Curieusement, en ce lieu tourmenté, aucune émanation nauséabonde ne choquait l’odorat, comme si son propriétaire en était l’unique réceptacle, ne laissant à son capharnaüm que l’entassement des poussières et s’en réservant les remugles. L’odeur dominante, pour peu qu’on s’éloigne de lui, était une fragrance issue du mélange de l’essence de térébenthine dont il usait pour nettoyer ses pinceaux et de l’huile de lin avec laquelle il diluait ses pigments, mêlée aux relents un peu âcres de la poussière qui virevoltait dans l’air en myriades de particules tourbillonnantes.

      Invitée par un ami commun, je découvris cet endroit surréaliste avec la curiosité du néophyte ; j’y passai cependant une soirée inoubliable en compagnie de gens tout aussi surprenants que notre hôte, également artistes et quelque peu déjantés et lui, porteur d’une folie douce, convivial, débonnaire, à la générosité sans limite.

      Il m’avait accueillie à bras ouverts, célébrant notre toute nouvelle amitié en m’offrant l’hospitalité sous son toit dont le désordre et le manque d’hygiène ne pouvaient qu’étonner et choquer le visiteur ; pourtant aucune gêne, aucun complexe devant ces incongruités ne semblaient l’affecter. De nouveaux convives arrivant, c’est avec le plus grand naturel qu’il leur ouvrit sa porte, offrant gîte et couvert à qui voulut bien se donner la peine de fermer les yeux sur l’immense foutoir qui régnait dans son antre.

    Nous fûmes une quinzaine d’invités autour de sa table qu’il nous fallut débarrasser et nettoyer. Nous déplaçâmes de là, outils, bouquins, restes d’un repas précédent et objets divers pour les entasser ailleurs, avant d’y installer couverts et assiettes soigneusement rangés dans le seul meuble de la pièce n’ayant pas souffert de son désir d’envahissement. Les verres en cristal étaient parfaitement propres et bien alignés, la tête en bas « pour éviter que la poussière n’entre à l’intérieur » spécifia-t-il d’un air docte, les assiettes et les plats de porcelaine blanche rangés par taille. Ces détails m’intriguèrent, ce souci de propreté et de rangement ne collaient décidément pas avec l’ambiance générale.

       Furetant de ci, de là, à la recherche d’un coin intime, je m’étonnai, à chaque découverte, du ramassis invraisemblable de vieilleries envahissant l’ensemble des pièces. Je trouvai enfin les toilettes dont l’hygiène douteuse n’invitait pas à une utilisation sereine ; les emballages et rouleaux de carton usagés s’amoncelaient dans le lave-mains rendu inutilisable ; la salle de bain n’avait rien à envier : la baignoire, encombrée de linges douteux, la douche servant de placard fourre-tout, le lavabo, également plein d’un bric à brac de flacons usagés, ne permettaient pas davantage qu’on puisse s’y rafraîchir.

       Pourtant, je décelai, dans ce bric à brac, une relative volonté de classement. Aussi bizarre que cela puisse paraître, ce capharnaüm semblait résulter d’une certaine organisation. Chaque désordre occupait le lieu qui lui revenait avant d’avoir atteint l’état de rebut, dans les toilettes comme dans la salle de bain. Dans le bureau, des papiers s’éparpillaient pêle-mêle couvrant le clavier de l’ordinateur, des dossiers jonchaient le sol, entassés en pyramides château-branlant qu’il fallait enjamber pour se frayer un passage jusqu’à une table de travail encombrée d’un fouillis de corbeilles débordant de documents. Cependant, ce qui devait être dans le bureau était dans le bureau. Il en allait de même dans chaque pièce, dans chaque chambre, envahies, surchargées, mais toujours accessibles. Le salon regorgeait de bibelots disposés pêle-mêle sur des étagères poussiéreuses et le piano, désaccordé à en faire grincer les dents, disparaissait sous un amas de partitions jaunies ; les canapés et les fauteuils étaient délabrés et salis de taches indélébiles, mais tout ceci figurait à la bonne place. La cuisine allait de pair avec le reste. Un entassement de vaisselles salles encombrait l’évier, les appareils électro-ménagers débordaient d’une crasse graisseuse accumulée depuis des années, des sacs poubelle à demi remplis étaient éparpillés dans chaque coin, mais ce qui appartenait à la cuisine était au bon endroit.

        « L’ordre dans le désordre », pensai-je.

      Ce manque d’hygiène me fit douter de la qualité des mets qui nous seraient servis et je dus me retenir de partir sur le champ, tant le dégoût me gagnait. Il me fallait faire preuve de politesse ; je fis contre mauvaise fortune bon cœur en proposant mon aide pour la préparation du repas, espérant pour le moins qu’il me serait possible de procéder au nettoyage des ustensiles et plats destinés à recevoir les aliments qui nous seraient servis. C’était sans compter sur l’entêtement du maître de maison qui refusa poliment mais fermement toute intervention féminine dans ce qu’il appelait pompeusement son laboratoire !  

       Malgré tout, le repas fut savoureux et se déroula dans la gaité ; les convives, insensibles au désordre et à la crasse, firent honneur au poulet de ferme savamment rôti, parfaitement découpé et artistiquement disposé sur un plat de porcelaine. La présentation et la saveur des mets me firent presque oublier le dégoût que j’avais ressenti et je me laissai emporter par l’ambiance et les conversations qui allaient bon train autour de la table.

       Tout se déroula de la manière la plus joyeuse et conviviale jusqu’au dessert.  C’est ce moment, alors que nous allions déguster le gâteau offert par un convive, que choisit une amie de longue date de notre hôte pour formuler une remarque indiscrète sur l’état de sa maison due, le plaignit-elle, à sa vie solitaire ; elle lui proposa gentiment de lui consacrer quelques heures pour l’aider à remettre toute ceci en bon ordre. La réaction fut immédiate. Se levant d’un bond, Régis, avec le plus grand calme, yeux plissés et mains appuyées sur la table, la gratifia d’un sourire carnassier et déclina l’invitation :

« Ma chère Ghislaine, persifla-t-il, je te remercie beaucoup, mais si ma maison ne te plait pas dans l’état où elle se trouve, tu n’es pas obligée d’y rester. Je refuse qu’aucune petite main de fée vienne se mêler de mes affaires. Toute ma vie j’ai dû supporter une mère, puis une épouse passant leur temps à ranger, nettoyer, lessiver, faisant de ma vie un univers aseptisé sans aucun intérêt au nom de l’hygiène dont je me contrefous ! Quoi que tu en penses, ma crasse me tient chaud et mon désordre est mon ordre personnel. Je n’ai pas besoin d’une boniche. Je ne supporte les femmes que pour leur beauté et leur intelligence, c’est d’ailleurs pourquoi il n’y en a plus sous ce toit, car, c’est plus fort qu’elles, dès qu’elles entrent ici, elles veulent tout chambouler, consacrant plus de temps au ménage qu’à des activités ludiques et intéressantes, se transformant en Conchita au balais ravageur. Ça gâche le charme, ça me fait les regarder comme des domestiques et non comme des partenaires, ça me révolte ! Alors, non ! Encore merci, mais basta ! »

     Ceci dit, il se rassit et leva son verre à l’amitié et à la beauté féminine.

   Le silence s’était fait autour de la table ; interloqués, les convives n’osaient piper mot. La glace fut rompue par un applaudissement qui fusa du bout de la table, les verres se levèrent et l’ambiance retrouva sa gaité, malgré la gêne que certains s’efforçaient encore de cacher. Pour ma part, les paroles de notre hôte m’avaient apporté un début de réponse aux questions que je me posais ; je tournai mon regard vers Ghislaine ; piquée au vif, écarlate, elle avait du mal à retenir ses larmes. Elle quitta la table, prit son manteau et partit en faisant un signe d’aurevoir à la cantonade.

    « Je crois que je viens de perdre une amie », releva simplement Régis en se servant un verre de vin.

     Quelqu’un raconta une histoire drôle qui détourna l’attention de l’incident et la soirée se termina dans les rires, aidés par l’alcool coulant à flots. En fin de soirée, notre hôte était fin saoul. Il partit se coucher en titubant, marmonnant des choses incompréhensibles en faisant des moulinets avec les bras.

  Nous étions quelques-uns à devoir passer la nuit dans cette maison. La chambre que je devais occuper, bien qu’ayant été balayée et nettoyée à mon intention, ne m’attirait pas. Je ne pouvais m’empêcher de penser à toute cette poussière qu’avait soulevé le balai et qui restait suspendue dans l’air, au risque de m’étouffer pendant mon sommeil. D’ailleurs, personne n’avait envie d’aller se coucher, de peur de s’endormir dans la crasse. Réunis autour de la table, nous avons discuté jusqu’au matin en sirotant, pour nous tenir éveillés, moult tasses de café.

     Lorsque notre hôte s’éveilla, il semblait en pleine forme et nous offrit un petit déjeuner que je refusai poliment, prétextant devoir rentrer de toute urgence à Paris où j’avais un rendez-vous dans le courant de l’après-midi. Il n’insista pas et, prenant congé, il formula une manière d’excuse :

    « Je sais, je sais, me dit-il. Aucune femme ne pourrait supporter ça. Je les ai toutes fait fuir et c’est très bien. Je préfère la compagnie de mes vieilleries, mon désordre et ma solitude à la sollicitude d’une emmerdeuse. »

   Je ne sus que répondre ; la tristesse de son regard semblait démentir ses propos ; je pensai qu’un tel mal être était en effet aussi insupportable que le désordre qu’il générait. Je le remerciai pour son accueil et, avant qu’il n’ait l’idée de m’embrasser, je luis tendis la main de peur d’être écœurée de si bon matin par son odeur que je percevais déjà.

    Plus tard, on me confia que ce pauvre homme avait connu de grands déboires au cours de sa vie ; depuis, il n’était plus le même homme. Je ne sus pas quels malheurs l’avaient frappé mais je doutais qu’ils fussent la seule cause de son désordre et de sa puanteur.

   J’appris l’incendie de sa maison dont il ne restait que quelques ruines calcinées. Le mystère demeurait sur l’origine du désastre. Les décombres, fouillés, ne révélèrent pas le moindre indice prouvant qu’il avait péri au milieu de son désordre. On en conclut qu’il avait volontairement mis le feu à sa demeure et s’était enfui.

  Plusieurs années s’étaient écoulées lorsque des randonneurs firent la découverte macabre d’un squelette dans un refuge de montagne si isolé que personne ne s’y était aventuré depuis fort longtemps. Il gisait, recroquevillé au milieu d’un amas d’objets hétéroclites, de toiles peintes, de pinceaux et de tubes de couleurs que les rongeurs et les insectes avaient grignotés, n’en laissant que quelques lambeaux. Malgré le temps passé, la puanteur de la masure était insoutenable. On sut qu’il s’agissait de Régis grâce à une carte d’identité à moitié rongée mais encore lisible.

Avait-il été assez désespéré pour se donner la mort, submergé par le poids de ses souvenirs et de ses regrets ou bien avait-il péri de mort naturelle par excès de crasse et de solitude ?