Extrait du premier chapitre :

 

Une vie simple sans histoire

 

 

     Qui aurait pu imaginer, connaissant les jumelles Michon, demoiselles sans histoire, qu’un tel destin scellerait leur petite vie tranquille dans ce village perdu au fin fond de la campagne périgourdine ? Il faut dire que depuis ces quarante dernières années, Mathilde et Clotilde n’avaient guère bougé de la ferme où elles avaient vu le jour et ne connaissaient rien de ce qui se passait dans le monde en dehors de ce qu’elles en apprenaient par la radio qu’elles écoutaient tous les matins autour du petit déjeuner et des journaux que le facteur déposait une fois par semaine.

 

     Du lever au coucher, leur vie  n’était faite que de rituels bien réglés depuis leur plus tendre enfance. Mathilde se levait toujours la première, dès que le jour pointait. Tel un métronome, elle réglait la vie de sa sœur avec une précision pointilleuse. C’était une habitude que lui avait transmise leur père, toujours prêt, dès l’aube, à prendre le chemin de l’écurie pour soigner les bêtes et vaquer aux travaux de la ferme.

 

     Depuis que le père était parti pour l’autre monde, la mère à son tour avait tiré sa révérence et les deux sœurs étaient restées seules pour continuer ce qu’avaient toujours fait leurs parents : soigner les bêtes, retourner la terre, semer, récolter, aller au marché du village voisin une à deux fois par mois vendre leur maigre production. Ces jours là, de bon matin, Mathilde attelait le vieux cheval de trait à la carriole et elles partaient avec leur chargement, ne rentrant que lorsque toute leur récolte avait été vendue, quelques francs en poche qui leur permettaient de vivre chichement, mais elles n’avaient pas de grands besoins et se contentaient de ce qu’elles avaient, sans tralala ni fantaisie.

 

     Elles  avaient quitté l’école à trei- ze ans après leur certificat d’études et étaient restées auprès de leurs parents, aidant la mère aux travaux ménagers et le père à la ferme.

 

     Elles ne s’étaient pas mêlées aux distractions de la jeunesse du village, n’avaient pas fréquenté les bals ni participé à aucune activité en dehors des promenades familiales après la messe et le repas dominical. Elles étaient considérées comme des filles pieuses, des demoiselles sages, gentilles et de bon service.

 

     Elles fuyaient la présence des garçons et on ne leur avait jamais connu la moindre amourette. Elles étaient vier- ges et pensaient le rester jusqu’à la fin de leurs jours, non parce qu’elles étaient laides, bien au contraire, mais c’était ainsi ; la vie n’avait pas voulu les séparer et faire entrer des hommes dans leur intimité leur avait toujours paru trop compliqué.

 

Elles étaient pourtant ce qu’on aurait pu appeler deux belles plantes. Assez grandes, naturellement souples bien que costaudes, la taille bien prise, le mollet alerte et fin, le visage d’un bel ovale, une bouche charnue et sensuelle, deux yeux clairs presque gris, une chevelure abondante et brune, elles auraient pu séduire plus d’un prétendant.

 

      Clotilde avait un petit quelque chose de mutin qui lui ajoutait le charme qui manquait à sa sœur, plus  renfermée, plus sauvage, moins fine d’esprit. Avec l’âge, Mathilde s’était épaissie, sa démarche était devenue plus lourde, ses traits s’étaient durcis et elle ne mettait aucun soin à sa toilette alors que Clotilde était restée mince et s’attachait à une certaine coquetterie qui agaçait sa sœur. Leur vie campagnarde et retirée ne leur avait jamais permis de sortir de cette solitude à deux ni de se préoccuper de savoir si elles étaient séduisantes. Toujours propres mais sans recherche, leur garde-robe ne se composait que de vieux habits datant du temps où la mère les emmenait en ville acheter robes et manteaux qui devaient durer jusqu’à l’usure irréparable.

 

     Depuis toutes ces années, elles n’avaient jamais dépensé le moindre argent pour renouveler ou ajouter des nouveautés à leur garde-robe, raccommodant, détricotant, transformant et retricotant  chaque fois que nécessaire. Leur seul luxe était d’acheter, au marchant ambulant qui s’installait sur la place de l’église au mois de septembre de chaque année, une paire de godillots qui devaient faire le plus d’usage possible. Ces chaussures ne servaient que pour les grandes occasions, la messe du dimanche et les jours de marché. Pour la maison et les jours ordinaires, elles se contentaient de charentaises qu’elles enfilaient dans des sabots pour aller  au jardin et soigner les bêtes.

 

     Lorsque leur tignasse devenait trop envahissante, elles se coupaient à tour de rôle l’excédent de cheveux comme l’avait fait leur mère depuis leur enfance et ne dépensaient pas un centime en coiffeur ni en produits de beauté. Leur toilette était faite avec le savon de ménage et le seul parfum qu’elles connaissaient était celui laissé sur leur peau par la lavande qu’elles plaçaient dans l’armoire, sur leur linge.

 

Debout dès potron-minet, Mathilde passait le café additionné d’une cuillerée de chicorée pour en couper l’amertume et parce que le café, ça coûte cher ; elle coupait deux grandes tranches de la miche de pain remisée dans la huche, ouvrait un pot de confiture, faisait rissoler une tranche de lard et cassait deux œufs dessus. Lorsque la pendule comtoise sonnait sept heures, elle allumait la radio et criait à la cantonade :

 

     « Clotilde ! C’est l’heure !  Lève-toi ! » 

 

     Comme Clotilde tardait en baillant  et s’étirant, enfoncée jusqu’au menton dans la chaleur du lit, savourant les derniers instants de farniente, Mathilde ouvrait brusquement la porte de la chambre, prenait à deux mains draps et couvertures et les rabattait d’un coup sec en disant :

 

     « Millo dious ! Vas-tu te lever, fainéante ? »

 

      Clotilde se levait alors à regret en maugréant, enfilait le vieux tablier qui lui servait de robe de chambre et se dirigeait en trainant les pieds dans ses charentaises jusqu’à la cuisine. Les deux sœurs prenaient leur petit déjeuner en écoutant les nouvelles à la radio, commentaient les événements, discutaient sur le sens à leur donner ; l’émission terminée, chacune vaquait à ses occupations.

 

     Mathilde partait soigner les bêtes pendant que Clotilde rangeait la maison et préparait le repas de midi qu’elles prenaient, face à face, occupant la même place qui leur avait été octroyée depuis qu’elles avaient été en âge de se tenir à table. Le repas avalé, la vaisselle lavée et rangée, elles prenaient un ouvrage, s’asseyaient derrière la fenêtre jusqu’au repas du soir. A dix neuf heures trente, elles dînaient, écoutaient la radio et allaient se coucher à vingt deux heures.

 

     L’été, aux mêmes heures, elles faisaient les mêmes choses, travaillaient la terre, faisaient conserves et confitures, s’installaient dehors, sous la tonnelle et allaient parfois faire une promenade digestive après le dîner, bras dessus, bras dessous, autour de la place du village ou dans un petit chemin de terre derrière la maison. D’année en année, elles avaient toujours vécu ainsi et ne s’en plaignaient pas.

 

     Ce matin du vingt et un décembre 1955 était un jour particulier. Comme tous les ans à cette époque, Mathilde avait préparé un petit déjeuner spécial, celui des jours de fête et des matins de Noël.

 

 

 

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