Extrait

 

..." La tempête s’arrêta aussi brusquement qu’elle avait commencé. Le calme regagna le château qui s’était tenu en effervescence tant il avait fallu veiller à fermer portes et fenêtres, porter des bassines dans les greniers pour éviter l’inondation car les lauzes du toit, disjointes, laissaient pénétrer l’eau, procéder à toutes sortes d’occupations urgentes, mettre à l’abri tout ce qui risquait d’être détérioré. Lorsque tout ceci fut terminé on s’inquiéta enfin de Rose. On l’appela, mais nul chant, nul éclat de rire, ne répondit aux appels. On fouilla le château de fond en comble, on regarda sous les lits, dans les armoires, chaque recoin fut passé au peigne fin. On inspecta les buissons, on partit à se recherche à bord d’une barque dans le marais sinistré, en vain. On interrogeait :

 

«Avez-vous vu Rose ? Qui a vu Rose ?»

 

Rose était introuvable...

 

... Rose avait disparu. On ne pouvait y croire. Comment cette enfant aurait-elle pu disparaître ? Et où serait-elle allée? Le chagrin et la consternation gagnèrent toute la contrée. Le Comte et la Comtesse s’alitèrent, en proie à un effroyable désespoir. La joie de vivre quitta le marais et ses habitants ; même les oiseaux ne chantèrent plus. La tristesse envahit jusqu’aux fleurs qui ne se relevèrent pas de cette horrible tempête. L’eau, en se retirant, n’avait laissé que boue et dévastation. Il fallut des mois entiers pour que le marais retrouve sa beauté. Une année s’écoula dans cette triste incertitude. Alors que tout espoir de revoir leur chère enfant avait quitté le Comte, la Comtesse et tous leurs vassaux, alors que le château était désormais silencieux et triste, alors que plus personne ne venait jamais apporter de présent, que les oiseaux ne chantaient plus, que les fleurs ne fleurissaient plus et que le soleil ne pénétrait plus dans les pièces sombres et silencieuses, alors même que la froideur du deuil avait envahi la colline, figé les choses, les gens et le marais tout entier, un matin, un messager fut signalé qui approchait en courant, levant haut et agitant une main dans laquelle il tenait un parchemin. On lui ouvrit les portes, on le fit asseoir à l’office pour qu’il se nettoie, car il était tout crotté - On n’accédait plus à la colline que par l’allée empierrée que l’inondation avait couverte d’une boue glissante et nauséabonde et il n’était pas possible d’arriver jusque là sans être éclaboussé depuis les basques jusqu’au cou ! - Le bonhomme était porteur d’un message et désirait parler à Monsieur le Comte et à sa Dame. On l’amena dans les appartements des maîtres et, la porte fermée à double tour afin qu’aucune oreille indiscrète ne puisse entendre ce qu’il avait à dire, il raconta à mi-voix la chose suivante :

 

« Mon bon Seigneur, ma gente Dame, avions ben d’la misère à êtr’le messager de c’méchant là, mais j’n’avions point l’choix que d’vous r’mettre ce pli, car ma femme et mes p’tiots serions en grand danger si je n’le faisions point ! Avions croisé, c’matin, l’écuyer d’ceux du nord qui s’étions égaré dans not’marais. Tiens donc, qu’y m’dit. Prends ce parchemin et cours aussi vite que tes guiboles pourront le porter à ton seigneur. Et fais vite ! Pendant c’temps là, moi, j’garde ta bonn’femme et tes mignons. Et n’tavise point de m’faire faux bond, car alors, j’leur couperions la tête à tous les quatre ! Et n’oublie point, qu’y m’dit, de dire à ton seigneur qu’y m’faut un’réponse sur le champ s’il veut pas qu’arrive encore plus grand malheur que çui qui lui est déjà arrivé. Ho! Mon bon Seigneur, ma gente Dame. J’me doute ben qu’y s’agit là d’not d’moiselle Rose, la chère enfant. » Finit le paysan en reniflant et en s’essuyant le nez avec sa manche.

Saisissant le parchemin, le Comte lut ce que le seigneur d’en face, de la partie nord du marais, le Comte De Malveillant, lui avait écrit. Ce seigneur était lui-même un personnage sombre, laid et méchant, aux dires des braves gens. Un malveillant, en somme. :

 

 «Vous voulez revoir votre fille, accordez sa main à mon fils. Sinon...».

 

Le comte, étonné et furieux, se souvint que le fils de ce seigneur d’en face avait été renvoyé sans que Rose, qui l’avait trouvé fort empoté, ne lui ait donné le baiser chaste et gentil sur le front qu’elle avait donné aux autres, plus plaisants à ses yeux et plus drôles. Ainsi donc, pensa le Comte, cet affreux personnage a enlevé ma Rose pour se venger !...

 

 

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